SCAO

Du Discours de M. le Chevalier de RAMSAY

(Prononcé à la Loge de Saint-Jean le 26 décembre [1])

Document ancien avec écriture cursive. Date "1736" en haut. Texte inclut "Disma" et "McLeck Ramay". L'image représente une page en noir et blanc avec du texte écrit à la main en police cursive. Le texte est disposé de manière ornementale, avec des lettres et des mots stylisés. Les mots principaux visibles sont "Discours", "M. Le Chevalier Ramay", "Prononcé", et "à l'Audience de Jean-Baptiste". Le texte est légèrement incliné et présente des ornements décoratifs autour des lettres. La page semble être en papier vieilli, avec des traces de pliures et une texture usée. Le style d'écriture et la mise en page suggèrent qu'il s'agit d'un document historique ou formel.

Il comporte de nombreuses fautes d’orthographe et de ponctuation par rapport aux règles en vigueur aujourd’hui, fautes que nous n’avons pas redressées. On sait que les règles en question ont largement évolué au fil des siècles.

On remarquera également que des membres de phrases manquent, mais nous n’avons pas voulu combler ces vides de notre propre chef.

La seule modification que nous nous soyons permise pour faciliter malgré tout la lecture fut de constituer des paragraphes qui suivent autant que possible le développement de la pensée de notre frère.

Messieurs,
La noble ardeur que vous montrés pour entrer dans l’ancien et très illustre Ordre de francs-massons est une preuve certaine que vous possédés déjà toutes les qualités nécessaires pour en devenir les membres. Ces qualités sont la Philanthropie, le Secret inviolable et le goût des Beaux-Arts.
Lycurgue, Solon, Numa et tous les autres législateurs politiques n’ont pu rendre leurs républiques durables : quelque sages qu’ayent été leurs loix, elle n’ont pu s’étendre dans tous les pays et dans les siècles. Comme elles étoient fondées sur les victoires et sur les conquêtes, sur la violence militaire et l’élévation d’un peuple au dessus d’un autre, elles n’ont pu devenir universelles, ny convenir au goût, au génie et aux intérests de toutes les nations. La philanthropie n’étoit pas leur baze : le faux amour d’une parcelle d’hommes qui habitent un petit canton de l’univers et qu’on nomme la patrie, détruisoit dans toutes ces républiques guerrières l’amour de l’humanité en général.
Les hommes ne sont pas distingués essentiellement par la différence des langues qu’ils parlent, des habits qu’ils portent, ni des coins de cette fourmillière qu’ils occupent. Le monde entier n’est qu’une grande république, dont chaque nation est une famille et chaque particulier un enfant.
C’est, Messieurs, pour faire revivre et répandre ces anciennes maximes prises dans la nature de l’homme que nôtre Société fut établie. Nous voulons réunir tous les hommes d’un goût sublime et d’une humeur agréable, par l’amour des beaux-arts, où l’ambition devient une vertu, où l’intérest de la confrairie est celui du genre humain entier, où toutes les nations peuvent puiser des connoissances solides et où tous les sujets des différents royaumes peuvent conspirer sans jalousie, sans discorde et se chérir mutuellement.
Sans renoncer à leurs principes, nous bannissons de nos loix toutes disputes qui peuvent altérer la tranquillité de l’esprit, la douceur des mœurs, les sentiments tendres, la joye raisonnable et cette harmonie parfaite qui ne se trouve que dans le retranchement de tous les excès indécens et de toutes les passions discordantes.
Nous avons aussy nos mistères : ce sont des signes figuratifs de notre science, des hiéroglyphes très anciens et des paroles tirées de notre art, qui composent un langage, tantôt muet et tantôt très éloquent pour se communiquer à la plus grande distance, et pour reconnoitre nos Confrères de quelque langue ou de quelque pays qu’ils soient. On ne découvre que le sens littéral à ceux qu’on reçoit d’abord, ce n’est qu’aux adeptes qu’on dévoile le sens sublime et simbolique de nos mistères. C’est ainsi que les Orientaux, les Egiptiens, les Grecs et les sages de toutes les nations cachoient leurs dogmes sous des figures, des symboles et des hiérogliphes.
La lettre de nos loix, de nos rits et de nos secrets ne présente souvent à l’esprit qu’un amas confus de paroles inintelligibles : mais les initiés y trouvent un mets exquis qui nourrit, qui élève et qui rappelle à l’esprit les vérités les plus sublimes. Il est arrivé parmy nous ce qui n’est guerres arrivé dans aucune autre société: nos loges ont été établies autrefois et se répandent aujourd’hui dans toutes les nations policées, et cependant, dans une si nombreuse multitude d’hommes, jamais aucun confrère n’a trahy nôtre secret. Les esprits les plus légers, les plus indiscrets et les moins instruits à se taire apprennent cette grande science aussitôt qu’ils entrent parmy nous : ils semblent alors se transformer et devenir des hommes nouveaux, également impénétrables et pénétrans.
Si quelqu’un manquoit aux sermens qui nous lient, nous n’avons pas d’autres loix pénales que les remords de sa conscience et l’ex-clusion de notre Société, selon ces paroles d’Horace :
Est et fideli tuta silentio
Merces : velabo, qui Cereris
sacrum Vulgarit arcanae, sub isdem
Sit trabibus, fragilemque mecum
Solvat phaselon. [2]
Horace fut autrefois orateur d’une grande loge établie à Rome par Auguste, pendant que Mécène et Agrippa y étoient surveillans. Les meilleurs odes de ce poète sont des hymnes qu’il composa pour être chantées à nos orgies. Ouy, Messieurs, les fameuses testes de Cérès à Eleusine, dont parle Horace, aussi bien que celles de Minerve à Athènes et d’Isis en Egipte, n’éloient autres que des loges de nos initiés, où l’on célébroit nos mystères par les repas et les libations mais sans les excès, les débauches et l’intempérence où tombèrent les payens, après avoir abandonné la sagesse de nos principes et la propreté de nos maximes.
Le goût des arts libéraux est la troisième qualité requise pour entrer dans notre Ordre, la perfection de ce goût fait l’essence, la fin et l’objet de notre union. De toutes les sciences mathématiques, celle de l’architecture, soit civile, soit navale, soit militaire est, sans doute la plus utile et la plus ancienne. C’est par elle qu’on se deffend contre les injures de l’air, contre l’instabiïité des flots et surtout contre la fureur des autres hommes. C’est par notre art que les mortels ont trouvé le secret de bâtir des maisons et des villes pour rassembler les grandes sociétés, de parcourir les mers pour communiquer de l’un à l’autre hémisphère les richesses de la terre et des ondes et enfin de former des remparts et des machines contre un ennemy plus formidable que les éléments, et les animaux, je veux dire, contre l’homme même qui n’est qu’une bête féroce, à moins que son naturel ne soit adoucy par les maximes douées, pacifiques et philanthropes qui régnent dans notre Société.
Telles sont. Messieurs, les qualités requises dans notre Ordre dont il faut à présent vous découvrir l’origine et l’histoire en peu de mots.
Notre science est aussi ancienne que le genre humain, mais il ne faut pas confondre l’histoire générale de l’art avec l’histoire particulière de notre Société. Il y a eu dans tout les pays et dans tous les siècles des architectes, mais tous ces architectes n’étoient pas des francs-maçons initiés dans nos mystères.
Chaque famille, chaque république et chaque empire dont l’origine est perdue dans une antiquité obscure a sa fable et sa vérité, sa légende et son histoire, sa fiction et sa réalité. La différence qu’il y a entre nos traditions et celles de toutes les autres sociétés humaines est que les nôtres sont fondées sur les annales du plus ancien peuple de l’univers, du seul qui existe aujourd’hui sous le même nom qu’autrefois, sans se confondre avec les autres nations quoique dispersé partout et du seul enfin qui ait conservé ses livres antiques, tandis que ceux de presque tous les autres peuples sont perdus.
Voici donc ce que j’ay pu recueillir de notre origine dans les actes du parlement d’Angleterre qui parlent souvent de nos privilèges et dans la jurisdiction vivante d’une nation qui a été le centre et de notre science arcane depuis le dixième siècle. Daignés, Messieurs, redoubler votre attention, frères surveillants couvres la loge, éloignés d’icy le vulgaire profane. Procul oh procul este profani, odi pro-fanum vulgus et arceo, favete lingiiis. [3]
Le goût suprême de l’ordre, de la symétrie et de la projection, ne peut être inspiré que par le grand Géomètre, architecte de l’Univers, dont les idées éternelles sont les modelles du vray beau : aussy voyons nous dans les annales sacrées du législateur des Juifs, que ce fut Dieu même qui apprit au restaurateur du genre humain les proportions du bâtiment flottant qui devoit conserver pendant le Déluge les animaux de toutes les espèces, pour repeupler notre globe quand il sortiroit du sein des eaux. Noé, par conséquent, doit être regardé comme l’auteur et l’inventeur de l’architecture navale, aussy bien que le pre mier grand maître de notre Ordre.
La science arcane fut transmise par une tradition orale depuis luy jusqu’à Abraham et aux patriarches dont le dernier porta en Egipte nôtre art sublime. Ce fut Joseph qui donna aux Egyptiens la première idée des labyrinthes, des pyramides et des obélisques qui ont fait l’admiration de tous les siècles. C’est par cette tradition patriarchale que nos loix et nos maximes furent répandues dans l’Asie, dans l’Egipte, dans la Grèce et dans toute la gentilité : mais nos mistères furent bientôt altérés, dégradés, corrompus et mêlés de superstitions, la science secrette ne fut conservée pure que parmy le peuple de Dieu.
Moyse, inspiré du Très-Haut, fit élever dans le désert un temple mobile conforme au modèle qu’il avoit vu dans une vision céleste sur le sommet de la montagne sainte, preuve évidente que les loix de nôtre art s’observent dans le monde invisible où tout est harmonie, ordre et proportion. Ce tabernacle ambulant, copie du pallais invisible du Très-Haut, qui est le monde supérieur, devint ensuite le modelle du fameux Temple de Salomon, le plus sage des roys et des mortels. Cet édifice superbe soutenu de quinze cens colonnes de marbre de Paros, percé de plus de deux mille fenêtres, capable de contenir quatre cent mille personnes, fut baty en sept ans par plus de trois mille princes ou maîtres masons qui avoient pour chef Hiram-Abif, grand maître de la loge de Tyr, à qui Salomon confia tous nos mistères. Ce fut le premier martyr de notre Ordre, sa fidélité à garder ……… part de nos vit…… son illustre sacrifice.Après sa mort le roy Salomon écrivit en figures hiéroglyphiques nos status, nos maximes et nos mystères et ce livre antique est le code original de notre Ordre.
Après la destruction du premier temple et la captivité de la nation favorite, l’oint du Seigneur, le grand Cyrus, qui étoit initié dans nos mystères, consti-tuta Zorobabel grand maître de la loi de Jérusalem et lui ordonna de jeter les fondements du second temple, où le mystérieux livre de Salomon fut déposé. Ce livre fut conservé pendant douze siècles dans le temple des Israélites, mais après la destruction de ce second temple sous l’empereur Tite et la dispersion de ce peuple, ce livre antique fut perdu jusqu’au temps des croisades qu’il fut retrouvé en partie après la prise de Jérusalem. On déchiffra ce code sacré et sans pénétrer l’esprit sublime de toutes les figures hiéroglyphiques qui s’y trouvèrent, on renouvela notre ancien Ordre dont Noé, Abraham, les patriarches, Moyse, Salomon et Cyrus avoient été les premiers grands maîtres.
Voilà, Messieurs, nos anciennes traditions : voici maintenant notre véritable histoire.
Du temps des guerres saintes dans la Palestine, plusieurs princes, seigneurs et artistes entrèrent en société, firent vœu de rétablir les temples des chrétiens dans la Terre-Sainte, s’engagèrent par serment à employer leur science et leurs biens pour ramener l’architecture à la primitive institution, rappelèrent tous les signes anciens et les paroles mystérieuses de Salomon pour se distinguer des infidèles et se reconnaître mutuellement…… s’unit intimement avec ……
Dès lors, et depuis, nos loges portèrent le nom de loges de Saint-Jean dans tous les pays. Cette union se fit en imitation des Israélites lorsqu’ils rebâtirent le second temple. Pendant que les uns manioient la truelle et le compas, les autres les défendoient avec l’épée et le bouclier.
Après les déplorables traverses des guerres sacrées, le dépérissement des armes crestiennes et le triomphe de Bendocdor, Soudan d’Egypte, pendant la huitième et dernière croisade, le fils de Henry III roy d’Angleterre, le grand prince Edouard, voyant qu’il n’y aurait plus de sûreté pour ses confrères maçons dans la Terre Sainte, quand les troupes crestienes se retireroient, les ramena tous et cette colonie d’adeptes s’établit ainsy en Angleterre. Comme ce prince était doué de toutes les qualités d’esprit et de cœur qui forment les héros, il aima les beaux arts et surtout notre grande science. Etant monté sur le trône, il se déclara grand maître de l’Ordre, luy accorda plusieurs privilèges et franchises et dès lors les membres de notre confrairie prirent le nom de francs masons.
Depuis ce tems la Grande Bretagne devint le siège de la science arcane, la conservatrice de nos dogmes et le dépositoire de tous nos secrets. Des Iles Britanniques, l’antique science commence à passer dans la France. La nation la plus spirituelle de l’Europe va devenir le centre de l’Ordre et répandra sur nos statuts les grâces, la délicatesse et le bon goût, qualités essentielles dans un Ordre dont la base est la sagesse, la force et la beauté du génie. C’est dans nos loges à l’avenir que les François verront sans voyager, comme dans un tableau raccourci, les caractères de toutes les nations ; et c’est ici que les étrangers apprendront par expérience que la France est la vraie patrie de tous les peuples.